• La Provence à pied. 12

    La Provence à pied. 12

     

    La légende du village NègreLa Provence à pied. 12

    Au nord de Cannes, pays grassois, Alpes Maritimes

     

     

    Des odeurs riches, lourdes, suivaient les méandres d’une brise enfiévrée par un doux soleil d’automne. C’est le champignon qui primait sur l’humus, le champignon et un mélange subtil de fleurs et d’herbes. Les pluies des derniers jours avaient ramené à la vie une nature terrassée par de nombreuses semaines de fournaise. La force et la vitalité de la végétation donnaient le sentiment que celle-ci mettait les bouchées doubles pour dresser un rempart illusoire, face aux bourrasques glacées en gestation, là-haut, au delà des sommets.

    Le soleil de l’après-midi s’insinua entre les feuilles mordorées d’un noyer, toucha de ses rayons chauds une noix qui n’attentait que ce signal pour chuter. Elle rebondit sur le ventre du dormeur qui se réveilla en douceur, le temps que ses pensées s’ordonnent, le temps qu’il se souvienne. Ah oui, il faisait si bon, les trilles des oiseaux étaient si charmants, qu’il céda à l’invitation langoureuse de ce coin d’herbe, sous le noyer. Il s’y allongea alors, avec la conviction de savourer un grand moment de volupté. Eveillé, il leva les yeux vers les feuilles où l’or le disputait au cuivre, amusé par la chute de la noix, et le souhait d’en voir une autre choir. C’était un instant de solitude magnifique.

    Il avait fait un excellent déjeuner à la petite auberge de ce village de carte postale, perché dans la montagne, au bout d’une route qui s’arrêtait là. Il en était au café, lorsque le patron s’appuya des deux mains sur la table et lui demanda :

    -        Vous n’êtes pas équipé pour la randonnée, mais il y a quelques chemins aux alentours où vous pourrez faire provision de grand air et de paysages, vous verrez, c’est magnifique.

    -       J’ai entendu parler d’un village nègre, de l’autre côté de la crête, de quoi s’agit-il ?

    -       Il n’y a pas plus de village nègre que de fils du pape. Vous connaissez la légende ?

    -       Non, mais j’aime les légendes et je suis prêt à vous écouter.

    Le patron trempa ses lèvres dans un verre d’alcool blanc, il claqua de la langue, puis commença, les yeux mi-clos.

    -        C’était au début du siècle dernier. La vie était rude, à l’époque. Les gens de la montagne ne vivaient que de ce que la nature voulait bien leur donner. L’automne représentait la dernière étape avant l’engourdissement de l’hiver. Ce sont surtout les enfants qui s’en allaient sur les pentes, ramasser mûres et myrtilles, noix et châtaignes, et bien sûr, les champignons. Séchés, ou dans le vinaigre, ils apportaient un air de fête pendant les longues nuits de l’hiver. Cet après-midi-là, la fille des Barzotti, partit avec deux paniers en osier. Un chasseur la vit aborder la pente, depuis l’offertoire à l’entrée du village, dédié à saint Christophe. Le temps changea soudainement. De gros nuages arrivèrent d’Italie et noyèrent la montagne depuis les premières pentes. Les villageois ne revirent la petite Eliane que le lendemain-matin, en même temps qu’un soleil aveuglant. Pensez à leur angoisse, avec tous les loups qui rôdaient… Voici ce qu’elle raconta, en présence du curé, qui nota chaque mot. « Je connaissais bien les endroits où je trouverais les mûres les plus belles, les plus juteuses, mais il fallait les mériter, et monter assez haut. Mon panier commençait à se remplir, alors que j’atteignais mon jardin secret, un sous-bois, à l’écart du chemin, riche en cèpes. Je connaissais plus haut un endroit criblé de girolles, les champignons préférés de maman. J’y étais presque arrivé, quand je vis, avec crainte, qu’il n’y avait plus de village, plus de vallée. Un énorme nuage blanc avait tout enseveli, tout nivelé. Le soleil s’obscurcit, alors, tandis qu’une brume de sol me montait le long de la jambe, pour s’arrêter à mes genoux. J’eus une pensée pour saint Christophe, et le priai de ne pas m’abandonner, car la nuit se rapprochait. J’eus vraiment peur. Que faire ? Impossible de descendre dans ce paquet de coton qui montait lentement, comme une pâte qui lèverait…. J’entendis un bruit de galop et crus défaillir… Là, devant moi, à quelques pas, une meute de loups m’observait, les yeux jaunes, la gueule ouverte sur des babines baveuses… Je tombai à genoux, saisie d’effroi… Une lumière vive m’obligea à ouvrir les yeux, puis à les protéger de la main, tant la forme devant moi m’aveuglait. Les loups se mirent à ramper en émettant des jappements plaintifs, tournés vers la silhouette qui prenait de la consistance. C’était une femme à l’air sévère, qui tendit les bras vers les loups. Ils se levèrent et se figèrent, puis ne bougèrent plus, pétrifiés, transformés en rochers d’un blanc sale. A cet instant, je vis la lumière décroitre, je pus distinguer les traits de la dame et son épaisse chevelure rousse. Elle me sourit et se fondit dans le crépuscule en éclatant, comme des milliers d’étoiles. Trois plumes tombèrent du ciel en virevoltant, comme portées par un souffle. J’entendis alors des sabots frapper le chemin pierreux et me retournai. Un immense cerf se dressa devant moi, les pattes agitées de tremblements. Il lança un brame dont l’écho roula sur les pentes de la montagne. Je savais que je n’avais rien à craindre. Il me regarda, se tourna, frappa le sol de ses sabots, et s’en alla, lentement. Il tourna la tête comme pour m’inviter à le suivre, ce que je fis. Il me conduisit jusqu’aux abords du village, et disparut sans que je m’en rende compte. Saint Christophe m’avait entendue… »

    -    Une jolie légende, en effet, mais pourquoi ce nom curieux de village nègre ?

    -       Une section de tirailleurs sénégalais avait bivouaqué là-haut, en 40 Il semblerait qu’ils aient été oubliés, jusqu’après l’armistice. Enfin, c’est ce qu’on dit… Tiens, voilà mon groupe de randonneurs qui revient, les affaires reprennent.

    Toutes les tables furent occupées. Des soupirs de soulagement s’entrecroisèrent au moment de s’asseoir. Ils en avaient visiblement plein les pattes. Un groupe de trois personnes se mit à parler haut et fort, exigeant des « spécialités » et autre chose que du café ou des sodas. Celle qui parlait le plus fort se leva, d’un pas décidé et revint de la cuisine avec une bouteille de vin blanc, un grand sourire gourmand sur les lèvres. On l’entendit claquer de la langue et opiner du chef. Un coup de fusil retentit à cet instant. La détonation roula d’une montagne à l’autre. Tout se passa en quelques secondes. Une poule faisane jaillit vers le ciel, une ombre fondit sur elle et heurta la poule, en plein vol, à l’aplomb de l’auberge. Le faucon avait mal calculé sa trajectoire, la poule faisane disparut derrière un bouquet d’oliviers. Trois plumes rousses tombèrent en prenant leur temps, et se posèrent sur l’épaule droite de l’amatrice de vin blanc. Un oh ! De…quoi ? D’émerveillement ? De vénération ? Ou tout simplement de surprise ?

    L’étranger demanda au patron :

    -       Vous avez vu ? Qui est cette personne qui semble… Mais oui, c’est comme dans votre légende… Les trois plumes… Un signe ? Qui est-elle ?

    -       Je ne la connais pas, mais j’ai entendu certains qui parlaient d’elle en l’appelant Leader Maxima Unica. Allez savoir pourquoi…

     

    Gérard Stell

     

    Partager via Gmail Delicious Technorati Yahoo! Google Bookmarks Pin It

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :